2021, la fin d’un silence complice à Sciences Po Bordeaux ?

Le groupe Facebook Etudiant.e.s de Sciences Po Bordeaux, habituellement cantonné à des annonces diverses plutôt pratico-pratiques des associations ou d’étudiants, devient depuis maintenant une douzaine de jours théâtre d’une libération de la parole sur un sujet tabou, inabordable : les violences sexuelles.

En effet, le samedi 23 Janvier un premier témoignage apparaît à l’initiative d’une étudiante fatiguée de taire ses souffrances. Il est suivi d’un deuxième le lendemain. Le mardi 26 Janvier, c’était déjà une quinzaine de récits sordides qui agrémentaient ce groupe virtuel. Dès ce jour, l’association Sexprimons-Nous annonce également la possibilité désormais de témoigner anonymement via le compte de l’association, à travers un Google Form.

Culture du viol et structure sociale

Les jours passent, et le tsunami de sordides récits d’étudiant.e.s actuel.le.s comme d’alumni, de visages découverts comme incognitos, continue t-il de déferler sur un littoral déjà bien abîmé par les conséquences de la crise sanitaire. Viols, agressions sexuelles, harcèlement, inceste, violences psychologiques : la diversité des actions dénoncées ne semble avoir d’égale que leur horreur. Une sorte de « metoo » sciencepiste, qui mène la majorité au choc de constater d’elle même l’ampleur vertigineuse de cette situation. Il n’est plus possible « d’altériser » le problème : ce n’est plus « l’autre », c’est la camarade de Conf’, l’amie, la coéquipière, la partenaire d’exposé. Et quand la réalité des rapports de domination dans nos sociétés toque à la porte, il peut s’avérer violent de la laisser entrer.

Cet ensemble de témoignages, (près de cent cinquante à ce jour) nous confronte tous à une réalité voilée par des processus de normalisation, de banalisation aboutissant à l’avènement de qui est appelé culture du viol, symptomatique de rapports de domination incrustés dans les dynamiques sociales. Ce concept, apparu durant la seconde vague féministe dite « radicale » dans les années 1970 aux Etats-Unis, se rattache au présupposé sociologique de l’existence de normes, valeurs et croyances sociales. La synthèse de ces éléments dans notre monde social actuel aboutirait à un bagage culturel permettant, voire encourageant le viol (et plus largement les violences sexuelles).

C’est notamment cette culture du viol qui nourrit l’invisibilisation et la responsabilisation des victimes, en insufflant perfidement des mythes sur le viol et les violences sexuelles dans toutes les représentations socio-collectives. Une image très spécifique du viol de ou de l’agression sexuelle est quotidiennement véhiculée par les différents organes d’influence de la société. Il existerait donc un « vrai viol », se déroulant sur un parking glauque et isolé, un « vrai violeur », inconnu, violent, les yeux fous, et une « vraie victime », hurlant et gesticulant jusqu’à épuisement. En d’autres termes, tout ce qui s’éloignerait un tant soit peu de ce schéma manichéen ne constituerait pas réellement une agression, ou un viol. Ceci joue un rôle prépondérant dans la manière dont les victimes vont sous-estimer ce qui a pu leur arriver, et finir par se convaincre elles-mêmes que leur vécu ne revêt pas d’importance particulière.

Sciences Po Bordeaux n’est pas épargné pour la simple raison qu’aucun lieu de la société ne l’est

Un nombre étourdissant de témoignages l’ont d’ailleurs maintes fois évoqué : ce sentiment d’illégitimité à prendre la parole, cette impression que ce qui s’apprête à être conté ne vaut pas le coup, ne représente après tout pas tant que cela.

Le séisme et le choc qu’a donc provoqué ce mouvement semble avant tout fondé sur cette prise de conscience : les violences sexuelles sont partout. Et elles sont partout de manière strictement littérale : dans tous les bords, tous les recoins de la vie en société. Sciences Po Bordeaux n’est pas épargné pour la simple raison qu’aucun lieu de la société ne l’est. Le monde est social, et le social est régi par un rapport de domination irréfutable basé sur le genre. C’est cette domination, en l’occurrence la domination masculine, qui se trouve relayée et atomisée dans les violences sexuelles.

Finalement, ce mouvement de libération aura mis en lumière le caractère systématique et systémique de ce qui constitue pour certain.e.s des traumatismes pouvant se répercuter toute la vie durant.

Réponse de l’administration

Le Mercredi 27 Janvier, Sexprimons-Nous rédige un communiqué à destination de l’administration de l’IEP et des professeurs élus au CA notamment après avoir pris connaissance du fait que certains témoignages faisaient référence à l’administration et à la manière dont les victimes furent reçues par celle-ci lorsqu’elles tentaient de trouver de l’aide. L’association considérant également que la politique de l’administration de l’IEP en matière de lutte contres les violences sexuelles n’est pas suffisante. Suite à la requête, l’administration propose un rendez-vous qui eut lieu le Mardi 2 Février. Le directeur de l’IEP, Yves Déloye, a déclaré que l’administration était prête à « rendre des comptes » et à faire le nécessaire pour « qu’il y ait un avant et un après » cette vague de prises de parole. « Il n’y a pas de silence de notre part », a t-il également affirmé au nom de l’administration.

M. Déloye annonce également au détour de cette rencontre une mise en place d’un groupe de travail entre Sexprimons-Nous et l’administration afin de mettre en place et concrétiser les réformes demandées par l’organisation et les étudiant.e.s ayant répondu à l’appel aux propositions. L’une des premières mesures qui pourraient être appliquée sous peu est une formation à destination des 1A avant leur mobilité, un nombre conséquent de témoignages situant l’action durant cette année loin de l’établissement. Les étudiant.e.s ont généralement entre 17 et 19 ans lorsqu’arrive cette année d’étude à l’étranger : à peine sortis du lycée et de l’insouciance qui va avec, ils se retrouvent ballotés aux quatre coins du monde sans connaissance approfondie des enjeux soulevés par ce mouvement. Ainsi la question de la mobilité et notamment des stages constitue l’une des priorités déclarée par le corps administratif, comme l’a suggéré Caroline Dufy, chargée de l’égalité femmes-hommes au sein de l’IEP.

Ainsi les vécus, les expériences et les paroles se délient à Sciences Po Bordeaux, « La honte doit changer de camp », comme le précisent tant de témoignages. Si des défis restent encore à relever, le courage et la force démontrés par tant d’étudiant.e.s ne sauraient être relativisés. L’avenir est là, devant nous, prêt à servir de toile à l’élaboration d’une société plus juste.

Ynès Khoudi

Retrouvez la cellule d’écoute de Sexprimons-Nous en cas de besoin : sexprimecoute@gmail.com. Ainsi que lien pour l’inscription aux groupes de parole.

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