Tribune : ne tirez pas sur le hérisson (et laissez les artistes faire le travail)

Souvenez-vous : après des images du premier design – pas très flamboyant il est vrai – du hérisson bleu, le studio fut contraint par un public très remonté à retravailler l’apparence de son personnage.

« On est un peu devenu leur monstre de Frankenstein… Je ne sais pas trop quoi dire sur le fait que le public soit à ce point impliqué sur la création alors qu’elle est encore en cours. Il ne faut pas oublier que parfois, on laisse les gens décider de ce qu’ils veulent, et quand ils l’obtiennent, ils sont déçus.« 

Les mots de Jim Carrey, l’interprète du Dr. Robotnik, sonnent juste. Par ailleurs, il est lui aussi très critiqué pour son manque de ressemblance avec le design original du célèbre antagoniste de Sonic. 

Jim Carrey, interprète du Dr. Robotnik ou « Eggman »

Qui critique donc ? Qui est ce héros des temps modernes qui aura sauvé grâce à sa plume fine, un film de sa ruine certaine ? Vous le savez : le “fan”, qui semble être devenu le nouveau nom de ce qu’on avait l’habitude d’appeler “hater”. 

Après tout, les réseaux sociaux ont quelque chose de merveilleux : on se tient au courant de tout, on voit tout, on sait tout, et mieux encore, on peut donner son avis. Merveilleux outil qu’est ce commentaire, véritable garant moderne de la liberté d’expression qui nous est si chère… 

Le « fan » est maître de tout

Le “fan” est donc maître de tout. Il a le pouvoir sur tout, et encore plus fou, il possède l’objet artistique. Il n’aime pas la fin de sa série préférée ? Le fan va cracher son venin, directement ou indirectement, contre les artistes et les techniciens, qu’importe si leur travail est présent depuis le début du show télévisé qu’il aime tant. Un film de son univers de fiction favori ne lui plaît pas ? Le fan et ses acolytes vont lancer une pétition sur Facebook, pour demander à tourner le film une nouvelle fois, quitte à oublier le travail fourni pour le long-métrage à peine sorti. Sans oublier une petite croisade éprise de justice à l’encontre de telle actrice, étant bien évidemment à l’origine de l’écriture du personnage qu’il n’apprécie pas. Quant à un premier design raté du personnage ayant bercé tant d’après-midis devant sa console de jeux, il faut bien reconnaître que c’est le fan qui, de part son expérience dans le monde du cinéma, sa proximité purement affective avec le personnage, et son habileté naturelle à déceler les défauts d’un film à peine terminé, est le plus à même de valider ou non un choix artistique. Et après tout, le débat n’a pas lieu : les films sont faits pour le public, pour le fan, il est donc bien normal qu’il ait sa petite pierre à apporter à l’édifice.

Je crois en la création. Je crois aux oeuvres de créateurs, d’artistes et de techniciens du cinéma. Et plus encore, je crois à la réussite, comme à l’échec. Il ne s’agit donc pas de savoir qui possède la vérité absolue sur le cycle de rédemption de Jaime Lannister, la sensibilité à la Force de Leia Organa ainsi que l’écriture du personnage de Rose (apparemment l’interprète Kelly Marie Tran n’y est pour rien), le design de Sonic ou bien même encore celui des personnages félins de Cats. Il s’agit de savoir qui a, et doit conserver le monopole de la création. Un film a beau être créé pour être présenté et offert à un public, un film reste une création, le fruit de choix artistiques, et surtout le produit du travail d’une multitude d’acteurs. 

Seul l’artiste possède la liberté de faire des choix sur son œuvre

La moindre des choses serait donc, dans un premier temps, de montrer un minimum de respect pour le travail réussi ou non de ces individus, en évitant de demander une nouvelle version de ce travail, souvent titanesque, qu’ils ont déjà accompli. 

Il s’agirait surtout d’envisager que seul l’artiste possède la liberté de faire des choix sur son oeuvre. Il est libre de se planter, et d’apprendre de ses erreurs, et il est libre de réussir, tout en gardant le crédit de sa réussite artistique. Bien évidemment, inutile de se leurrer : faire plaisir au public est un gage évident de réussite, qui lui permettra peut-être de poursuivre son chemin. Mais pour nous public, il est bien trop important de garder un certain retrait par rapport à la création artistique. Afin que le cinéma, comme n’importe quelle forme d’art, continue à produire des oeuvres, et ne devienne pas un simple assemblage de compromis malsains visant à maximiser le profit d’une firme.

On a tous déjà été touché par quelque chose dans l’art. Un personnage, une histoire, une manière de faire, un élément bien placé… Et si cette petite chose nous a autant marqué, c’est parce qu’elle sort d’un esprit créateur sincère et libre. Alors même si cette petite chose venait brutalement à changer, qu’elle se mette à partir dans une direction que vous n’auriez pas souhaité, laissez-la faire : un esprit créateur peut évoluer, voire même changer. Et qu’importe votre avis, c’est à lui qu’appartient la décision de l’emmener ailleurs, et d’essayer de toucher d’autres personnes avec son art. 

Acceptez la mouvance de l’art. Préférez l’admiration à l’idolâtrie.

Baptiste Lebret

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