Bastien Regnier milite pour le Front National à Amiens, dans la Somme. © La Cravate, réalisé par Mathias Théry et Etienne Chaillou

La Cravate, des raisons intimes et politiques d’adhérer au FN

La Cravate raconte la trajectoire d’un militant FN pendant la campagne présidentielle de 2017. Le coréalisateur du documentaire, Mathias Théry, revient dans cet entretien à la fois sur le processus individuel qui pousse un jeune individu dans les bras de l’extrême-droite, et sur le processus collectif de dédiabolisation opéré par le Front National. 

En 2017, en pleine campagne présidentielle, Mathias Théry et Etienne Chaillou ont filmé Bastien, jeune Picard militant Front National, pendant neuf mois. Un an plus tard, ils lui proposent un texte romancé, qui raconte les scènes tournées. C’est ce texte que Bastien lit à l’écran, alternant avec les images. Une voix off le lit pour nous, en quête des raisons qui peuvent pousser à l’engagement dans le parti de Madame Le Pen. 

VREN : La cravate. Pourquoi ce titre ? 

Mathias Théry : la cravate, c’est le symbole du politique qui s’immisce dans la vie de Bastien. Quand il pense qu’il va devenir cadre, il enfile le costume. C’est un instrument qui lui donne de la valeur, mais c’est aussi l’uniforme de l’armée qui l’envoie au front. Le film montre le FN en pleine dédiabolisation. Le parti met en avant des militants « qui présentent bien » alors que c’est un parti d’anciens « gros bras » ; et la cravate est aussi le symbole de cette dédiabolisation. 

Dès le début, vous soulignez les arrivées massives de réfugiés. Vous présentez ensuite le rapport conflictuel qu’a entretenu Bastien avec le corps enseignant, à l’origine de son rejet des élites – et puis vous filmez après tout une partie de l’équipe de campagne de Marine Le Pen. Vous n’avez pas peur, d’une manière ou d’une autre, de participer au lissage de l’image du FN ? 

Je ne pense pas qu’on y participe du tout. La question du rejet des professeurs arrive assez tard dans le documentaire, quand on a déjà parcouru du chemin avec Bastien. Quant aux exilés, c’était effectivement une période très particulière où des milliers de réfugiés se sont retrouvés aux portes de l’Europe. Et au cœur du débat. Face aux villages qui ouvrent leurs bâtiments et aux boulevards recouverts de tentes, le FN prospère. Même si la France n’accueille pas tant que ça, c’est ce contexte couplé aux attentats qui forgent une atmosphère très particulière. 

La violence, le racisme, l’ultranationalisme, le rejet de l’élitisme et de la bien-pensance : vous n’avez pas peur d’alimenter un stéréotype de militant FN type ? 

On étudie la manière dont le parti utilise et transforme les ressentiments de Bastien. Nous essayons de comprendre pourquoi il souffre, comment le parti donne des explications à sa souffrance en en désignant les coupables. Bastien a eu des vrais problèmes avec ses professeurs, il a eu le sentiment d’être mis à part, pour des raisons qui sont les siennes. Vous avez vu le documentaire, vous connaissez son passé, il était regardé comme un monstre. Ce qui nous intéresse, c’est comment le parti vient s’immiscer exactement là où les gens ont du ressentiment. On va chercher les filiations de Bastien avec le discours de Marine Le Pen. Le FN propose aux gens une version politisée de leurs problèmes : « tu as été rejeté par tes professeurs, nous rejetons la hiérarchie », en critiquant la bien-pensance de gauche et en remplaçant la douleur des gens par l’anti-multiculturalisme. C’est du décryptage plutôt que de la validation. 

Vous employez au fur et à mesure un ton davantage moralisateur et infantilisant envers Bastien, qui « croit » faire partie d’une race supérieure, « facilement conquis » par les signes affectifs. Il lit face à la caméra ces mots que vous avez écrits de lui. Vous espériez quoi, le faire changer d’avis ? 

Non, ce n’était pas notre objectif. C’était toujours cette idée de le comprendre. Ce texte, nous l’avons écrit à partir de nos observations, de ce que nous avons appris au cours de longs entretiens et en le côtoyant. Qu’il soit sensible aux signes d’affection, c’est indéniable. Le FN récupère justement des gens qui se sentent mal aimés et inconsidérés.  C’est d’ailleurs vrai quand le parti s’intéresse à lui, mais aussi avec nous. 

Vous dites à un moment que c’est votre héros. Pourquoi ?

On lui donne à lire ce texte qui fait de lui le héros de l’histoire, le personnage principal. On lui livre une version des faits écrite selon les souvenirs d’Etienne [Chaillou], et les miens. Un documentaire livre une version d’une histoire, et il faut l’assumer. S’il l’avait écrite lui-même, elle serait différente.

En effet, vous n’avez pas vraiment de distance avec votre sujet. La voix off qui retrace votre tournage prend toute la place dans la narration. Vous coupez même le son de certaines images tournées, et racontez par-dessus ce qu’il s’y passe. Cette omniscience vous permettait-elle d’avoir l’ascendant sur Bastien ? 

Le réalisateur ou l’auteur, même distant, est toujours présent. Dans ce film-là, il était important de montrer nos rapports avec Bastien, d’assumer être en désaccord politique avec notre sujet et donc de questionner la distance. Si la voix off joue le jeu du narrateur omniscient pendant un moment, elle le fait avec la distance qui peut être celle de l’écrivain. C’est-à-dire que nous avions le souci de raconter les choses de la manière la plus complète et précise possible. Les mots permettent la précision alors que parfois les images restent vagues. Ensuite, la distance varie dans le film : on entre dans sa subjectivité, puis la distance est froide, on fait comprendre qu’on trouve ses paroles et ses actions choquantes, pour finir par lui faire parfois la morale. Au fur et à mesure, nous ne sommes plus omniscients mais bien face à lui. Même la bouche du narrateur apparaît à l’écran, ce qui permet de matérialiser la personne qui parle et qui dit « nous ». Le spectateur comprend ce qu’elle a sous les yeux, nous qui essayons de dresser un portrait. 

A plusieurs reprises, Bastien vous demande s’il ne passe pas pour un salaud. Vous lui répondez quoi ?  

Nous n’avons pas mis notre réponse dans le film, et c’est comme s’il posait la question au spectateur. Car ce n’est pas la réponse qui nous intéresse, mais bien le fait qu’il pose la question ! Lui-même doute encore. On lui tend un miroir, et il n’est pas sûr d’être le jeune homme respectable et aimé qu’il voudrait être. Il se demande s’il a fait les bons choix, intimement et politiquement. C’est pour ça qu’on – le spectateur aussi – lui reconnaît une intelligence et un courage. On a de l’estime pour ce garçon qui qui n’est pas figé dans ses idées et qui est encore prêt à changer. Malgré cela, il tient des positions violentes et dangereuses, il a aussi fait des choix très mauvais. Mais l’un n’empêche pas l’autre. C’est peut-être même le meilleur moyen de retourner dans une discussion qui fonctionne. Au début, nous étions désemparés, mais sans le respect et la considération de l’autre, aucune évolution du dialogue n’est possible. 

Des gens nous disent « je déteste ces gens et pourtant, j’ai de l’empathie pour Bastien, je le trouve parfois sympathique ». Il ne faut pas se faire avaler par la sympathie – je suis sûr qu’il y avait des SS très sympas – mais il faut comprendre la banalité du mal. Il faut comprendre comment ces sympathiques soldats permettent à certains nationalistes d’arriver au pouvoir. Comment justement ces nationalistes ne fonctionnent plus avec les armes de la violence, mais avec les armes de la démocratie et la sympathie. 

Vous l’avez choisi comment ? 

On a choisi Bastien sans connaître son passé, sans savoir tout ce qu’il nous cachait. On l’a trouvé intriguant, on a senti une personne assez riche parce qu’il ne faisait pas que réciter son programme, il avait aussi envie de discuter, d’échanger. C’est ce que nous disions, il n’a pas fini de réfléchir. On s’est tout de suite demandé pourquoi il était allé tout seul vers ce parti, sans que sa famille ne l’y ait orienté. 

Vous comprenez pourquoi il a accepté que vous le filmiez ? 

Il passe le film à prendre la décision de tout nous dire. C’est ce qu’il répète à la lecture du texte, qu’il a peur mais que nous avons raison. Il a cette forme de droiture : une fois lancé dans l’aventure, il veut tenter de dire la vérité. Il a d’abord accepté parce qu’il était fier de porter les idées de son parti, et touché qu’on s’intéresse à lui. Ça a très vite dépassé les questions politiques.

Entretien réalisé par Nina Tapie

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