Conférence : la ville se donne-t-elle un genre ?

Les associations Metropolis et Sexprimons-nous co-organisaient lundi 13 janvier une conférence afin de questionner la place des genres dans la ville. 

Les trois invités ont exposé leurs recherches autour du thème avant de participer à une « table-ronde » pour le moins animée. 

De gauche à droite : Thaïs (Sexprimons-nous), Eve (Metropolis), Johanna Dagorn, Chloé Cabaret, Guy Di Méo

© Augustin Pietron / VREN

La conférence a débuté par l’intervention de Guy Di Méo, professeur à l’Université Bordeaux-Montaigne, spécialiste de la géographie sociale et culturelle. Pour sa discipline, la géographie sociale, l’espace est un élément de nature mais aussi une construction sociale. À la base de son travail (dont il précise qu’il est daté), il observe un déficit de connaissances sur la spécificité des femmes – de même que celles des autres minorités sexuelles – dans leur rapport à l’espace géographique. 

Le constat est simple : la situation des femmes paraît plus difficile que celles des hommes dans les milieux urbains. 

Guy Di Méo rappelle que la ville pose un certain nombre de problèmes sociaux : déplacements dans des agglomérations de plus en plus vastes et étendues, problèmes d’accès au logement mais également recherche des quartiers « agréables », de ceux où on trouve les « bonnes écoles » pour les enfants, et enfin d’un travail et d’un réseau. 

Le constat est simple : la situation des femmes paraît plus difficile que celles des hommes dans les milieux urbains. Les femmes sans-abri sont moins nombreuses que les hommes et leur condition est plus difficile alors qu’ils et elles sont pourtant « logés à la même enseigne ». 

Les femmes ensuite subissent une pression particulière, ce que l’on appelle une « double peine » : elles sont souvent à la fois responsable du travail domestique et de leur travail salarié. Par ailleurs, elle ses trouvent plus fréquemment en situation de chômage et sont souvent moins payées que les hommes dans le cadre du même travail rémunéré. 

La dichotomie entre le masculin et le féminin devient un élément social dominant : il y a une césure fondamentale et excessive. Selon Guy Di Méo, toute la société est bâtie sur ce dimorphisme, qui est de plus présenté comme naturel alors qu’il est une construction sociale. 

Il y a un décalage entre sexe et les attentes sociales correspondantes et la manière de se ressentir. Le géographe relève un certain malaise : il y a une part de réalité mais également une part d’imaginaire pour ce qui relève des sorties nocturnes ou encore du déplacement dans certains quartiers. 

Suite à son étude sur 57 femmes de plus de 20 ans (Les murs invisibles, femmes, genre et géographie sociale, Armand Colin, 2011), Guy Di Méo dresse une typologie entre trois espaces de vie. 

D’abord, le quartier qui peut être expérimenté comme un espace total ou comme un réseau entre lieux différents ; ce premier espace est celui des femmes dont la situation est la plus fragile. 

Ensuite, les espaces de vie en fuseau (principalement le long des grands axes de communication). Ce second espace est celui de femmes plus actives, qui se rendent à leur travail par exemple et peuvent s’arrêter en chemin 

Enfin, un univers éclaté, en étoile. De nombreux points susceptibles d’être visité par des femmes « cultivées » qui ont l’habitude de se mouvoir dans les espaces urbains ; des femmes qui se trouvent par ailleurs être libérées de la domination masculine. 

© Augustin Pietron / VREN

Dans un second temps, Johanna Dagorn, sociologue et chercheuse à l’Université de Bordeaux et co-directrice de la revue « Les Cahiers de la LCD » est intervenue sur la question des violences de genre. 

Johanna Dagorn a forgé un « indice de climat urbain » (I.C.U.), qui lui permet d’observer que le ressenti de climat urbain extrêmement dégradé : le centre de la ville est totalement inhospitalier pour les femmes. 

Une grande partie des femmes connaît ou a connu des violences dans l’espace public. Par contre, 86% des témoins ne font rien : 5% seulement agissent lorsque les violences sont paroxystiques, c’est-à-dire qu’elles sont tellement importantes qu’il est impossible de ne pas réagir. 

En parallèle de ce constat, Johanna Dragorn dresse une typologie des agresseurs : 

En premier lieu y a ceux qu’on voit le plus dans l’espace public : des jeunes, très visibles, en groupe et qui ne se rendent absolument pas compte de la gravité de leurs actions. En second lieu, les pratiquants d’un « sexisme d’opportunité » : des conducteurs, contrôleurs, etc qui dans une situation d’abus de pouvoir pratiquent le harcèlement. En dernier lieu, des voyeurs et exhibitionnistes dont la démarche est intentionnelle. Ce sont précisément ceux qui ne se sont jamais inquiétés puisqu’ils agissent en connaissance de cause. 

Elles développent toutefois des stratégies et des espaces de sororité : elles résistent.

Johanna Dragorn a particulièrement enquêté sur la manière dont les étudiantes s’approprient l’espace public mais aussi sur l’après « Me too » et ses conséquences dans la pratique de l’espace public

Elle relève, au-delà de ce sentiment de perception de la ville dégradé de façon généralisée chez les femmes, une différence de styles de vie. 

Les femmes vont moins dans la ville que les hommes. Les étudiantes sont le seul groupe qui continue de s’y rendre en nombre. Mécaniquement, elles sont donc plus victimes d’acte de harcèlement ; elles développent toutefois des stratégies et des espaces de sororité : elles résistent. 

Elle observe également que si les hommes peuvent stagner dans la ville, s’arrêter alors qu’ils sont seuls, les femmes n’ont pas ce loisir. Plus elles vont doucement, plus les risques d’être harcelée sont importants. Le « droit à la flânerie » (selon l’idée flaubertienne) demeure donc un droit essentiellement masculin.

© Augustin Pietron / VREN

Chloé Cabaret, étudiante en cinquième année à Sciences Po Bordeaux est intervenue à la suite de Johanna Dagorn. 

Les hommes occupent l’espace les femmes s’occupent dans l’espace. 

Dans ses recherches (son mémoire ainsi qu’une étude sur les enjeux du vélo à Bordeaux), elle a obtenu le même type de réponses que Johanna Dagorn : la question de l’âge demeure un élément central lorsque l’on questionne la pratique de la ville. Elle confirme ainsi que le rythme de marche des femmes était de façon générale plus soutenu, afin de ne pas donner une image de disponibilité : il est donc important de ne pas négliger les « tactiques » à propos d’une dynamique qu’elle résume ainsi : « les hommes occupent l’espace les femmes s’occupent dans l’espace ». 

Dans son mémoire (Femmes et Ville : quelles politiques et pratiques urbaines pour un espace public inclusif ?), elle observe que les politiques de la ville sont majoritairement pensé par des hommes. En ce sens, les politiques publiques sont particulièrement biaisées ; l’exemple le plus frappant demeurant sans doute celui d’Alain Juppé qui déclarait en 2017 sans fléchir que « Bordeaux était une ville sûre », n’hésitant pas à utiliser le fait que sa fille s’y sente bien comme argument d’autorité. 

Dans les faits, 60% des loisirs destinés à la jeunesse sont utilisés par les garçons : skate-parks et city stades bien que supposément mixtes sont des espaces majoritairement masculins. Ce contraste ne disparaît pas avec l’âge : les terrains de pétanque sont aussi utilisés en majorité par les hommes, montrant que cette différenciation ne disparaît pas avec l’âge des utilisateurs. 

À la question « la ville se donne-t-elle un genre ? », on peut donc répondre que la ville est fait par et pour les hommes. Il s’agit donc pour les décideurs de prendre conscience de ces problématiques. Cela se fait lentement en France, alors que dans d’autres pays des politiques ont eu du succès depuis longtemps : à Vienne par exemple, il existe un département de « gender mainstreaming » depuis les années 1980.

Augustin Pietron

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