Tribune : Qui aime vraiment le cinéma ?

Les prises de position des édiles du monde du cinéma viennent régulièrement émailler un débat jamais résolu : celui du clivage entre deux supposées cultures cinématographiques. La « vraie » (la seule acceptable) et l’autre, plus « populaire ».

Le cinéaste américain Martin Scorsese a déclaré début octobre que les films produits par les Studios Marvel – donc Disney – ne relevaient plus du cinéma et s’apparentaient à un « parc d’attraction ». 

Quelques jours plus tard, lors du Festival Lumière à Lyon – un festival pensé comme célébration du patrimoine cinématographique, les propos de Marty étaient confirmés et prolongés par le non-moins respecté Francis Ford Coppola qui déclarait ces films « abjects ».

Steven Spielberg versus Netflix 

Plus tôt cette année, Steven Spielberg avait avancé qu’un film distribué par Netflix ne devrait pas être éligible aux Academy Awards (les Oscars), avant de démentir et de revenir ensuite sur une position plus nuancée. On pourrait le concevoir comme une attaque directe contre le Roma d’Alfonso Cuarón, ses 10 nominations et trois statuettes remportées, mais se cache dans cette position quelque chose de plus profond qu’un simple argument économique. 

En effet, plus que d’un mode de production, on parle d’une conception du cinéma et de la façon dont il doit être regardé : pour Spielberg, un film n’est pas le même s’il est visionné en streaming plutôt que dans une salle obscure.
C’est finalement ce qui ressort des propos du réalisateur après une clarification fin avril : il souhaite défendre les salles de cinéma et le cinéma en tant qu’expérience collective. 

Pourtant, on remarque que The Irishman, le dernier film de Martin Scorsese, a été produit à hauteur de 160 millions de dollars par ce même Netflix parce qu’aucune autre société ne souhaitait s’y risquer. La sortie du film dans les salles sera donc limitée, voir inexistante en France. Netflix a pour autant été le seul acteur à « oser » financer le film. Ce sont donc potentiellement 140 millions d’abonnés qui pourraient être spectateurs du film… Depuis leurs canapés, ou pire, leurs lits.
On voit donc que la déclaration de Scorsese s’inscrit dans un contexte très particulier, aux enjeux confus. Et qu’en un sens, il vise une partie de ses futurs spectateurs en invalidant certains éléments – 23 films – de leur culture cinématographique. 

Tous les films ne sont pas distribués partout et ne sont donc pas systématiquement accessibles. 

On retrouve également ce discours de différenciation des spectateurs dans une prise de position de Pierre Lescure, le président du Festival de Cannes à propos de Netflix. Dans une interview donnée au Figaro (20/21 avril 2019), il déclare que « celui qui ne va pas voir un film en salle et préfère attendre un an qu’il passe à la télévision n’a de toute façon pas envie de le voir ».
En somme, on peut avancer que Lescure comme Spielberg font largement impasse sur la réalité de la consommation de cinéma : son accessibilité, et son coût. Lescure, volontairement ou non, oublie donc que tous les films ne sont pas distribués partout et ne sont donc pas systématiquement accessibles, que le spectateur ait « envie » de les voir ou non. Et que si certains films ne sont déjà pas projetés dans de grandes villes de province, comme imaginer qu’un cinéma de quartier en périphérie ou en zone rurale puisse espérer les obtenir ? 

La réponse de Netflix à Spielberg, dans un tweet du 4 mars :  

Par leurs prises de position, Scorsese, Spielberg ou Lescure, élites du (des) monde(s) du cinéma veulent défendre le cinéma en tant qu’art, en essayant de maintenir son versant « consommation » à distance. Elles excluent ce faisant une frange de spectateurs pour qui le plus commercial des cinémas restera toujours une porte d’entrée sur l’infini domaine du Septième Art… 

Une place de cinéma coûte en moyenne 6,5 euros en France. Ce chiffre qui prend en compte les abonnements et autres formules illimitées occulte en partie une réalité où le tarif adulte sans réduction frôle ou dépasse régulièrement les dix euros. 

Les questions de l’accessibilité financière et en termes d’infrastructures n’étant pas non plus à négliger. Le cinéma étant un loisir onéreux, certains films sont moins « risqués » que d’autres, plus « rassurants » sur ce qu’on y trouvera. 

En réalité, il ne s’agit pas de savoir si des films visibles sur Netflix uniquement (et donc pas en salle) doivent être éligibles ou non aux Oscars ; de savoir si son visionnage au cinéma est ce qui consacre un film en tant que film ; de savoir si certains films équivalent à des « parcs d’attractions » de par leur mode de production. 

L’enjeu se situe au niveau de la définition de ce qu’est un spectateur de cinéma. Il s’agit en fait d’accepter qu’il y ait autant de spectateurs qu’il existe de films, que les acceptions du mots soient aussi plurielles que les pratiques. Et qu’enfin, elles soient nécessairement en évolution, a fortiori à l’heure de la VOD et du streaming. 

Augustin Pietron

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s