No son 30 pesos, son 30 años!

Au terme des deux semaines d’une mobilisation qui agite le Chili et qui aura coûté la vie à 18 habitants du pays, intéressons nous aux raisins de la colère. L’augmentation de 3.75% du prix du ticket de métro ne constitue pas la raison de la mobilisation qui secoue le pays mais davantage celles incessantes de tout service public ou privé dans un système économique à bout de souffle.

Avant toute chose il convient de préciser que les Chiliens qui manifestent ne constituent pas nécessairement la majorité du pays malgré les importantes mobilisations. En effet, le Chili est un pays tout en contraste à l’image du continent. Lors du référendum de 1988 concernant le maintien ou non de la dictature, le non n’a remporté que 54% des voix. De fait, si tous les manifestants sont d’accord sur le fait qu’il faut changer le système actuel- qui, malgré les prédictions des Chicago Boys, ne constitue pas un modèle viable- chacun possède sa propre vision des réformes à effectuer.

Un système économique à bout de souffle

De même, le second mandat de Piñera illustre ce paradoxe chilien: le président est un homme d’affaire milliardaire dont la famille s’est enrichie durant la dictature. Son propre frère, José Piñera est un avocat des affaires, ministre du travail de Pinochet et à l’origine système actuel des retraites (la fameuse AFP, Administración de los Fondos de Pensiones) qui contraint les travailleurs à verser 10% de leur salaire sur un fond de pension plus ou bien moins géré par la AFP qui n’hésite pas à effectuer des investissements dangereux. L’idée est de toucher cet argent quand arrive l’heure de la retraite mais il s’avère que bon nombre ne touche pas leur retraite en entier, dans un système extrêmement paternaliste.

Milton Friedman et Augusto Pinochet

La raison peut être la plus profonde du problème est le système éducatif. Privatisé et déconcentré dans les années 1980, c’est désormais à la charge des communes de gérer l’éducation primaire et secondaire quand les universités sont en grande majorité privées. Quant aux publiques, il faut tout de même compter au moins 3000€ annuels pour une scolarité universitaire. C’est donc un système tout à fait inégalitaire qui dépend de la ressources des communes…mais surtout du revenu des ménages!

Seules trois communes chiliennes ne sont pas lourdement endettées, chose que l’on apprend à des étudiants de 1ère année en administration publique (notre carrière universitaire) comme si cela constituait un objectif de rationalisation absolu à atteindre. Le système se veut ainsi extrêmement coûteux, hétérogène et il faut le dire de mauvaise qualité dans son ensemble hormis quelques rares exceptions.

Le legs empoisonné de 30 années d’orthodoxie néolibérale

Ensuite, c’est toute la culture administrative qui n’est pas efficacement viable. Scandales de corruptions, d’inefficacité d’une administration appliquant des stratégies propres au secteur privé et d’une mauvaise utilisation des fonds publics quand ils ne sont pas détournés… C’est un pays qui est géré comme une entreprise où les citoyens sont des consommateurs, ce qui n’est pas économiquement une bonne chose. Par exemple, chaque démarche administrative se paie au Chili que l’on soit ressortissant national ou étranger.

Enfin, le système de santé est déplorable. Il existe certes un service public communal lui aussi dépendant des ressources municipales, qui tient plus du dispensaire de brousse dans certaines régions du Chili que d’une véritable maison médicale.

De toute façon comme tout au Chili, chaque chose se paie et cher. Ainsi, les mutuelles privées regroupées autour de l’agence des ISAPRES (Instituts de santé prévisionnelle) dont on trouve ces mots sur la page d’accueil de l’association « la santé est une des principales source de dépense des pays tant à un niveau individuel qu’à un niveau gouvernemental » justifiant le recours à une gestion privée de ces fonds afin d’éviter un surcoût étatique.

De fait, le coût des mutuelles au Chili ajouté à la cotisation AFP mensuelle soustrait 30% en moyenne du budget des ménages de classe moyenne selon une étude de l’université du Chili (salaire qui se situe à environ 600€ mensuels quand le coût de la vie est similaire à celui de l’Espagne). Enfin, la défiance politique dans son ensemble est forte. Le président Piñera à été réélu faute d’adversaire de poids, son principal rival lors de la dernière présidentielle étant un homme d’affaires possédant quelques médias, et dont les Chiliens ont préféré se détourner face à son manque d’expérience.

Le népotisme à la chilienne

Les parlementaires reçoivent la meilleure rémunération des pays de l’OCDE sans compter les liens qu’ils entretiennent avec les milieux financiers. On pourrait contrer en disant que ce salaire évite la corruption mais la corruption est également bien implantée. C’est là le cœur du problème, le népotisme à la chilienne reposant sur un manque de confiance en autrui qui se traduit par préférer confier un poste à un proche plutôt que de recourir à un inconnu plus qualifié. Le président, par exemple, a placé divers membres de son entourage à des postes stratégiques : son frère est ambassadeur en Argentine, son cousin président de ENEL l’entreprise gérant la majorité de l’électricité au Chili -autre nerf de la guerre-ou encore quelques-uns de ses ministres appartiennent de près ou de loin à sa famille.

Entre familles politiques on se marie aussi. Les cas de fraude électorale et d’achats de voix abondent également à l’échelle locale où les pratiques de corruption et arrangement personnel règnent en maître dans un pays qui se détourne des urnes. Le président a ainsi été élu par seulement trois millions de voix, soit la moitié de l’aire urbaine de Santiago dans un pays qui compte 18 millions d’habitants. C’est donc une caste de riches propriétaires ou hommes d’affaires à la tête du pays, souvent ayant profité du régime militaire pour accéder à de telles positions et fortunes.

Enfin le miracle chilien n’est plus vraiment au rendez-vous, les chiffres indiquant une stabilisation de la croissance économique autour de 2%, points de croissance captés en majorité par les 2% des Chiliens les plus riches, détenant 50% des richesses du pays. Un ras-le-bol global et structurel dont les quelques mesures annoncées par le gouvernement n’ont pas réussi à faire retomber la colère des manifestants.

Le gel du prix de l’électricité, l’augmentation de 20% des fonds de pensions indécents pour des travailleurs ayant cotisé toute leur vie s’inscrivent dans un plan de plus d’un milliard de dollars annoncé par S.Piñera. Pas sûr que cela suffise à faire rentrer chez eux les générations nées post-dictature et qui n’ont pas peur de sortir manifester dans la rue affronter police et armée au nom de leurs aïeux et de leur futur.

Noé Leproust

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