Sorry we missed you : « What happened to the eight hour day ? »

Ken Loach a reçu deux Palmes d’or, pour Le Vent se lève (2006) et pour I, Daniel Blake (2016), qui célébraient son regard et son empathie révoltée. En effet, qu’il se penche sur les mémoires ou sur l’actualité, son œil est juste, discret mais révélateur ; la poésie n’est jamais bien loin. Dans Sorry we missed you, il observe la vie des Turner à Newcastle, le poids de l’argent mais aussi celui l’amour familial. 

Alors même que Loach a déclaré plusieurs fois vouloir prendre sa retraite, on imagine volontiers que sa colère dépasse toute envie de repos. Sorry we missed you semble être la suite directe de Daniel Blake. En ouverture, Ricky Turner (Kris Hitchen) déclare avant même que son image n’apparaisse à l’écran qu’il préfère « mourir de faim plutôt que de toucher le chômage ». Si Daniel ne pouvait plus travailler, les Turner eux sont prêts à trop travailler.

Ricky est son propre patron uniquement lorsqu’il s’agit de gérer les problèmes. 

Ken Loach et son inséparable scénariste Paul Laverty s’intéressent cette fois aux modalités de livraison des colis, à cet ultra-libéralisme dans une société anglaise déjà trop libérale. Ricky est livreur franchisé, il devient son propre patron ; sauf lorsque Maloney le gérant de l’entrepôt vient lui poser des ultimatums. Puis se vanter de « son » chiffre et avancer que les actionnaires devraient lui ériger une statue. Le personnage de ce dernier est le seul pour qui le trait semble parfois exagéré, mais il est celui qui donne corps à un ennemi qu’on ne pourrait pas nommer sinon. Dans les faits, Ricky est son propre patron uniquement lorsqu’il s’agit de gérer les problèmes. 

Les scènes de la vie quotidienne d’un livreur s’enchaînent avec une élégance discrète. Loach et Laverty ne forcent pas le trait et optent pour une grande variété de situations, éventail tout aussi positif que négatif. Ils intercalent également des scènes où Abby exerce son métier d’aide-soignante pour interroger un autre aspect des métiers de services. Dans les deux cas, la question du rapport à l’autre est évoqué. Si Ricky travaille pour survivre, Abby quant à elle souhaite rendre service et entretient des réelles relations avec ceux et celles qu’elle refuse d’appeler des « clients ». 

Les journées de quatorze heures sont difficilement compatibles avec une vie de famille.

Évidemment, il y a un point de vue. D’aucun pourraient hurler à la manipulation lorsqu’il s’agit des conditions de travail qui prennent la forme d’un chantage jamais nommé, ou encore quant au personnage légèrement excessif du patron de l’entrepôt. Pourtant, le vrai sujet du film demeure la famille. Par ce qu’au-delà de l’aliénation par le travail, au-delà de l’image de Ricky et Abby qui s‘endorment devant la télévision à 23h, il y a un père et une mère qui se battent pour – et parfois, contre – leurs enfants ; qui doivent toujours faire l’arbitrage avec leurs emplois pour vivre avec eux. « Sorry we missed you » est inscrit sur l’en-tête des avis de passage que Kris dépose dans les boîtes aux lettres mais pourrait également être une doléance des enfants à leurs parents. Les journées de quatorze heures sont difficilement compatibles avec une vie de famille. Loach et Laverty l’ont bien compris et finissent par rassembler enfants et parents dans une très belle scène où l’air de rien, travail du père, de la mère et sortie en famille sont mêlés. 

Cette façon de recentrer le questionnement sur le travail au niveau de l’enjeu familial se retrouvait également dans le récent Ceux qui travaillent (un film d’Antoine Russbach), dans lequel le personnage d’Olivier Gourmet devait gérer les conséquences de ses actes avec lui-même mais surtout par rapport à sa famille.

Loach, c’est enfin ce discret amour de son pays et la poésie de ses décors. Comme pour I, Daniel Blake, la ville de Newcastle et ses habitants sont filmés tels qu’ils sont. Sans oublier bien sûr cette scène as British as ever dans laquelle Kris, supporter de Manchester United et un de ses clients supporter de Newcastle se disputent. 

Le montage de Sorry we missed you en privilégiant les fondus au noir semble vouloir éviter en permanence le spectaculaire. Loach et son monteur Jonathan Morris établissent ici que ce ne sont que des instants choisis d’une réalité bien plus vaste. Le cinéma « social » existe et n’est pas un sous-genre académique du cinéma d’auteur ; il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il est profondément respectueux et véritablement engagé.

« A movie isn’t a political movement, a party or even an article. It’s just a film. At best it can add its voice to public outrage. » Tout aussi humble que soit Ken Loach, son cinéma a un rôle bien plus important dans le débat social que celui de la majorité des acteurs politiques actuels. 

Augustin Pietron

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s