¡Que se vayan los milicos!

Par Noé Leproust, envoyé ultra-spécial de VREN à Santiago du Chili.

¡Que se vayan los milicos! C’est sous ce cri que les manifestants chiliens demandent le départ de l’armée depuis la déclaration de l’état d’exception et de la prise de pouvoir temporaire des forces armées dans Santiago. Plus largement, le pays tout en entier connaît depuis vendredi dernier d’impressionnantes manifestations. D’où vient l’ire des manifestants ? Depuis l’annonce de l’augmentation des prix du métro, protestations et violences émaillent partout le pays.

Images de vendredi dernier lors du début des manifestations
    Extraits des nombreux panneaux et graffitis qui parsèment Santiago

Les étudiants ont été les premiers à lancer le mouvement sous le cri « s’évader sans payer, autre manière de lutter » en début de semaine dernière. Des images impressionnantes de vagues de lycéens et étudiants prenant véritablement d’assaut les stations en sautant les tourniquets sous les yeux ébahis des agents de sécurité ont inondé les réseaux. De fait, les métros avaient fermé en partie les entrées et posté des policiers devant les accès. Visiblement, cette réponse a été peu efficace : vendredi ce sont 78  stations de métro qui ont été incendiées dans le centre-ville ainsi qu’en périphérie dans les quartiers populaires.

 Rassemblement lundi 21.10 Plaza italia

La réponse des gouvernants – ou plutôt son absence- afin de prendre en compte le mouvement s’est révélée peu efficace. En résultat des scènes d’émeutes où saccages de magasins, heurts violents avec la police et incendies ont parsemé la capitale puis les villes de province. Depuis une ville à 500km où je me trouvais, des centaines de gens armés de casseroles et de poêles marchent bruyamment jusqu’à la maison de l’intendant. Le samedi est déclaré l’état d’exception, état d’urgence incorporé à la constitution (écrite en 1980 durant la dictature) ce qui signifie que l’armée prend tous les pouvoirs pendant quinze jours sur la région de Santiago avec des mesures qui limitent les libertés de circuler et de se réunir. De plus, le couvre-feu a été établi depuis samedi dans plusieurs villes du pays.

Hormis ces mesures, la violence de la situation est tout à fait surprenante des deux côtés. Les manifestants ont mis le feu aux stations, un incendie a ravagé une tour de bureaux dans le centre-ville, et la moindre voiture des forces de sécurité est insultée et caillassée. De l’autre les militaires tirent à balles réelles dans certains quartiers ou lorsque les citoyens sortent après le couvre-feu. Sur le chemin du retour vers Santiago j’ai croisé des péages incendiés, des magasins totalement détruits et des affrontements dans la moindre ville. De mon université, une dizaine d’étudiants manque à l’appel sans que personne ne sache où ils sont, probablement arrêtés par la police. De plus si le bilan provisoire est de 11 morts, davantage sont à prendre en compte des vidéos étant publiées qui montrent des corps immobiles et sanguinolents dans les rues du pays. Face à une énième banque fermée une vieille femme lâche : « ça n’est jamais arrivé au Chili depuis la fin de l’Unité Populaire (renversement du gouvernement d’Allende). La violence est sortie dans la rue. Ce n’est pas comme cela que les choses vont changer. J’ai fui le régime de Pinochet à l’étranger pendant des années, ce n’est pas pour que tout cela recommence. »

De plus les militaires ont pris également contrôle des entreprises de distribution d’eau, d’électricité, ainsi que des réseaux internet. De fait certaines coupures sont observées dans les quartiers les plus sensibles. Ce lundi, un rassemblement avait lieu sur la symbolique Plaza Italia d’où commencent les manifestations habituelles. La police fait tout pour disperser les manifestants via des gaz lacrymogènes et des lances à eau, sous la surveillance des hélicoptères de l’armée. Ce qui peut être tiré comme information est que tout est fait pour empêcher les rassemblements.

Un important dispositif de sécurité a été mis en place

Cette colère ne vient pas seulement de l’augmentation du prix des transports publics qui représente déjà 10% du budget mensuel des ménages (salaire médian étant d’environ 600€) mais d’un ensemble d’augmentations depuis 2 ans. Le coût de l’éducation -privée et de mauvaise qualité- ajouté au coût de la vie pour se nourrir, se chauffer, s’éclairer mais surtout se soigner ne peut être couvert avec les salaires que gagnent les Chiliens. De fait le système privé d’assurance et de pensions est également au cœur des revendications. L’ensemble des revendications réunit donc le coût de la vie, les liens entre l’état et les entreprises et l’absence de véritables services publics dans un pays qui agit davantage comme une entreprise avec des citoyens traités comme des clients.

Le président Piñera est aussi bien évidemment le premier visé avec pancartes et graffitis qui demandent sa démission. De fait, la mauvaise gestion de la crise est de sa faute : dans un pays où le régime présidentiel se veut très puissant sa présence vendredi soir dans un restaurant branché de Santiago en plein milieu de la crise, ou encore le fait qu’il ait laissé les militaires diriger le pays du jour au lendemain (ce qui n’est jamais arrivé depuis le coup d’état de 1973) démontrent la faible implication d’un dirigeant chef d’entreprise davantage préoccupé par ses affaires personnelles que par l’avenir du pays. Une vendeuse de journaux confie un sentiment de défiance face aux politiciens largement partagé ici « tous les gouvernants depuis 30 ans volent les citoyens. Les vrais délinquants sont ceux qui sont au pouvoir. Je ne soutiens pas ceux qui détruisent les supermarchés mais si rien n’est fait les gouvernants n’écoutent pas. » 

Extraits des nombreux panneaux et graffitis qui parsèment Santiago

Du côté des manifestants, Valentina, 20 ans, livre que « la révolution de la jeunesse face à des thèmes comme la santé, l’éducation se veut nécessaire. Les jeunes sont fatigués de voir que rien n’a changé depuis la génération de nos parents. Je suis contente que le Chili se soit enfin réveillé et que cette mobilisation unisse le pays ». Pour Dario 21 ans, « la marche a pour but de demander des changements sociaux et de vie. Nous tentons de manifester le plus pacifiquement possible sans destructions ce qui est empêché par la police. Malheureusement il y a également des policiers en civil qui participent aux destructions pour discréditer la mobilisation. Le cas de la tour Enel détruite par un incendie qui a commencé au 11e étage ou des bus détruits hier alors qu’ils étaient hors service : c’est suspect. Nous manifestons pour nos droits mais aussi pour demander que les médias diffusent l’information de manière crédible. Ils ne montrent que le côté des destructions et non le processus qui est en cours aujourd’hui. »

L’évolution de la situation reste obscure, sans savoir ce qu’il se passera au bout des quinze jours de l’état d’exception constitutionnel. En attendant, les consignes se veulent toujours les mêmes : éviter les endroits les plus dangereux et respecter le couvre-feu. Du côté des dirigeants, le seul moyen de s’en sortir serait d’annoncer une série de réformes profondes afin de calmer la situation ; le renoncement à l’augmentation des prix des transports n’ayant bien entendu pas suffi à calmer les protestations.

Noé Leproust depuis Santiago du Chili, le 21 Octobre 2019

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