Tribune : Joker, par Baptiste Lebret

Joker est un très bon film : Todd Phillips parvient à dépoussiérer le mythe du clown prince du crime avec brio, jonglant avec dextérité entre un récit scorsesien bien ficelé et l’interprétation démente de Joaquin Phoenix, dans la peau d’un Travis Bickle (Taxi Driver) made in DC.

D’une manière générale, les qualités du film sont quasi-évidentes, et il suffit de jeter un œil sur n’importe quelle critique pour s’en rendre compte : qu’on soit d’accord ou non, l’unanimité critique et publique suscitée par Joker vont immanquablement le couronner comme un nouveau modèle de films de super-héros, vers lequel il faut tendre. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est la presse, et il faut s’y faire.

Et après tout, comment ne pas être d’accord : épuré en grande partie de tout fan-making, ou même de l’influence des interprétations précédentes, le film se fait grand…

La folie n’est plus cool, elle devient gênante et dérangeante pour le spectateur.

Par exemple, enfin le rire de l’homme fou n’est plus tape-à-l’œil ou « trop classe » : Joaquin Phoenix propose un rire involontaire, étouffé par les sanglots d’un personnage détruit. La folie n’est plus cool, elle devient gênante et dérangeante pour le spectateur, et pour ça, merci à vous Mr. Phoenix. Vous trouvez un personnage à la mesure de votre méthode de jeu, un personnage où cette tendance inquiétante au surjeu et à l’auto-caricature devient parfaite. De la même manière que nous sommes en admiration devant l’extraordinaire sobriété de votre collègue Robert De Niro, on vous remercie encore de ne pas tomber dans le « trop ».

De même, Todd Phillips n’est pas en reste : en accord avec cette « sobriété » surprenante pour un film issu de l’univers DC, sa réalisation presque classique sublime un long-métrage court et clair, en occasionnant des plans évocateurs, d’une beauté évidente.

Et on pourrait continuer comme ça longtemps à déclamer les qualités du film, d’autant plus que son aspect de brûlot politique (choix osé, on en conviendra) rajoute une nouvelle dimension d’interprétation. Pas mal.

Nuançons. 

S’il est clair que Joker excelle dans le récit de la transformation, arrivé à ses 2/3, l’assurance du film s’effrite : s’il a su raconter une métamorphose, tout semble plus hasardeux au niveau de la réalisation et du scénario une fois Arthur Fleck devenu joker… la confrontation entre le joker et Murray ? Brouillonne. Un petit cinéma pour la famille Wayne en pleine apocalypse anti-aristos ? Incohérent. Et l’explosion politique finale avec les manifestations de clowns… au final, est-on bien sûr que tout cela fasse réellement joker, soit une incarnation pure du chaos et de la folie ? Peut-être pas.

Ce n’est pas un film sur le Joker, mais un film sur la transformation d’un homme détruit.

Et à partir de là, commence une vraie réflexion sur ce qu’est réellement le joker, et sur ce qui peut le définir. Dans les comics comme dans les précédents films, le joker est le chaos complet : il est le trio de sorcières dans le Macbeth de Shakespeare, une entité aspirant au chaos pour le plaisir d’aspirer au chaos. Est-il possible de représenter un tel personnage, et d’en faire une histoire sur lui et purement sur lui ? A mes yeux non. On ne peut créer une œuvre sur le chaos et purement sur le chaos : c’est pourquoi absolument toutes les histoires du joker, comics, films, et dessins animés confondus se font sans exceptions à partir d’une sorte de prisme canalisateur de ce chaos perpétuel : la relation du joker avec sa némésis, le chevalier noir. Le joker ne peut exister sans Batman. Or, Joker s’en moque éperdument, ce qui finit par poser les limites du joker du tandem Philips/Phoenix. Philips affirmait lui-même son refus de réaliser un nouveau film avec son personnage, et on le comprend : essentiellement à cause de cette image politique du film, Arthur Fleck serait incapable d’intégrer un univers étendu, ou même de rencontrer Batman, à moins d’être complètement déformé. Un joker incapable d’aller plus loin que son propre film, n’est pas le joker. Le réalisateur l’a reconnu, ce n’est pas un film sur le joker, mais un film sur la transformation d’un homme détruit. Le film parvient sans grands problèmes à assumer cette direction, sauf arrivé à la fin, où tout lui échappe : on se rend compte qu’un joker sans Batman n’a plus aucun sens… d’où le choix extrêmement maladroit et absurde de créer un Batman, à travers la mort très mal amenée de Thomas et Martha Wayne.

Je le répète, Joker est un excellent film, à peu de choses près. Mais dire qu’il va révolutionner le cinéma geek de super-héros est une erreur : ce joker-ci n’avait rien à voir avec le Joker.

PETITS COURTS x VREN, par Baptiste Lebret

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