Un Berger et deux perchés à l’Élysée ?

Un Berger et deux perchés à l’Élysée ? est un documentaire de Pierre Carles, journaliste et documentariste, réalisateur notamment de Pas vu pas pris (1998) et Hollande, DSK et cie (2012).

Son sujet de prédilection est la critique des médias ; d’aucuns pourraient arguer qu’il le fait avec des méthodes pour le moins singulières (vandaliser le scooter de David Pujadas ainsi que mentir à Jean-Michel Apathie pour obtenir une interview polémique en font partie …) ; il n’empêche que son travail porte au jour la collusion des médias français avec le pouvoir politique.

Croyant voir en Jean Lassalle (maire de Lourdios-Ichère pendant 40 ans, député des Pyrénées-Atlantiques depuis 2002) l’équivalent français de Rafael Correa, ex-président équatorien socialiste, Pierre Carles et Philippe Lespinasse décident de suivre sa campagne et en fait même de l’aider à accéder à la présidence de la République. On peut donc aisément questionner le statut d’un film qui se présente comme documentaire. Carles et Lespinasse déclarent dès leur première rencontre avec le candidat Lassalle qu’ils souhaitent faire plus que de simplement documenter sa quête vers l’Elysée.

Ils mettront effectivement l’arrière-plan de la campagne en question en images, mais s’improvisent également conseillers de campagnes occultes. Sans qu’un statut particulier ne soit pour autant défini, on apprend qu’ils ont notamment réalisé le premier clip de campagne de Jean Lassalle.

On sent chez Carles et Lespinasse une certaine satisfaction ou peut-être même une excitation presque enfantine : ils vont jouer un rôle dans un événement politique majeur, et sont même persuadés de pouvoir l’amener jusqu’à l’Élysée. En réalité, il s’agira plutôt de jouer les apprentis-sorciers, sans réelles compétences et avec un candidat qui en définitive n’en fait Au delà de cette question de la neutralité du documentariste balayée (puissance 10 sur l’échelle de Michael Moore), pour un film qui se revendique documentaire, l’absence de sujet clair détonne :

Lassalle est imprévisible et souvent incohérent. Il ferait en fait un excellent personnage de Strip-Tease… émission dont Carles a d’ailleurs réalisé plusieurs épisodes dans les années 90. Un Berger et deux perchés à l’Élysée, s’il est bien un documentaire, s’effondre et se délite au fur et à mesure de sa progression. L’absence de sujet mais également l’erreur originelle des documentaristes qui ont cru voir quelque chose de différent en lui apparaissent progressivement. Jean Lassalle est proche en bien des aspects du dictateur ougandais Idi Amin Dada filmé en 1974 par Barbet Schroeder dans un documentaire à son nom : fascinant parce que terrifiant d’incohérence et pourtant absolument assuré, deux aspects que l’esprit humain juge en général irréconciliables. Ensuite, le documentaire relève bien malgré lui – en tous cas, bien malgré son but de départ – plusieurs interrogations sur son sujet.

La personnalité fantasque du député Lassalle a souvent été relevée depuis sa performance de chant dans l’hémicycle en 2003 face à un Nicolas Sarkozy alors ministre de l’intérieur. Il paraîtrait qu’il incarne quelque chose de particulier dans la Vème République, une France profonde qui devrait être entendue.

Doit-on pour autant rire du “bon vivant” Lassalle, du berger du Béarn (qu’il n’est pas vraiment, ayant fait des études classiques et disposant d’un brevet de technicien agricole) au comportement aléatoire et à la diction farfelue ?

Le documentaire de Carles et Lespinasse permet de prendre conscience d’une chose : Jean Lassalle est loin d’incarner un personnage. Ses saillies ne sont jamais prévues et son attitude générale relève plutôt de l’inné. Si Jean Lassalle nous amuse (fait rire aux éclats une salle de l’Utopia), n’est-ce pas parce qu’on le prend de haut dans une forme très simple de mépris de classe ? Enfin, s’il représente une animation “pittoresque” dans le débat politique français, doit-on pour autant oublier ses dangereuses prises de position ?

Jean Lassalle demeure un homme qui refuse de se remettre en question, autant sur la question des bombardements orchestrés par Bachar el-Assad sur son peuple que sur celle d’une agression sexuelle à l’Assemblée. Ce sujet n’est pas éludé par les réalisateurs : il refuse de présenter ses excuses à Julia Castanier et nie les faits de la même manière qu’il nie les bombardements syriens dans un dialogue ubuesque avec Yann Moix dans On n’est pas couché. D’une certaine manière, l’excuser “parce qu’il est marrant quand même” (ce que les spectateurs du documentaire semble volontiers prêt à faire ) est bien plus sinistre qu’il n’y paraît au premier abord.

Augustin Pietron

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