Ovidie au TNBA, quand le porno s’invite à l’université

Il y a quelques semaines Ovidie, personnalité notable dans le débat féministe sur le sujet de la sexualité des femmes, a donné une conférence sur la scène du TNBA Bordelais. Dans

l’auditorium de 700 places, bondé, la documentariste (c’est selon cette terminologie qu’elle nous fût présentée) a répondu à des questions posées par un directeur universitaire, tentant de savoir « Ce que la pornographie fait à la société ».

Si la conférence n’a apporté aucun éclairage particulier sur le travail déjà réalisé par Ovidie, revenons sur son parcours et les idées qu’elle a développé au cours de ces dernières années.

Ovidie, c’est le nom d’actrice X qu’a choisi Eloïse Becht au début de sa carrière, un nom qu’elle n’a jamais renié.

Née en 1985 à Lille, elle suit des études de philosophie, découvre la pornographie et son potentiel subversif pour les femmes et débute comme actrice pornographique avant de passer derrière la caméra dans la réalisation de porno féministes. Elle commence à réfléchir de plus en plus au traitement de la sexualité des femmes dans la société, réalise des documentaires et écrit pour différentes chroniques.

Longtemps Ovidie se revendique comme travailleuse du sexe et féministe, on la surnomme « l’intello du X ». Elle s’insurge contre les pratiques dégradantes, le harcèlement qu’on peut faire subir aux actrices et en 2011 elle réalise pour Envoyé Spécial un reportage sur les humiliations qu’on fait subir aux anciennes stars du X.

En 2015, elle diffuse son premier documentaire A quoi rêvent les jeunes filles (disponible en ligne) qui connaît un grand succès et interroge sur le rapport que nous « enfants du numérique » entretenons avec notre corps. S’ensuit Pornocratie, La où les putains n’existent pas, qui a gagné le prix d’Amnesty international dans la catégorie Human Rights.

C’est avec le livre Porno Manifesto qu’ Ovidie livra ses premières confidences sur son parcours et tenta de parler librement du porno comme d’un sujet de société, se concentrant sur sa dimension sociale et non morale.

« Il est rare qu’une scène hard ne soit pas « menée jusqu’au bout ». Elle doit toujours se terminer par l’éjaculation triomphante de l’homme. Et si possible sur le visage. Car lorsqu’elle atterrit sur le visage et dans les yeux, on ne peut être qu’assuré qu’elle a bien eu lieu. Cette convention n’est pas uniquement caractéristique du cinéma X européen. Elle est révélatrice d’une norme hétérosexuelle hors porno. Le rapport sexuel s’arrête lorsque l’homme jouit. Si la femme a eu suffisamment de plaisir avant, tant mieux. Sinon, tant pis pour elle ».

Si Ovidie a voulu travailler dans le domaine de la pornographie puis se faire porte parole des actrices et documentariste c’est en raison de son engament féministe prosex. En effet, on peut isoler deux courants féministes qui se sont fortement opposés au début de la carrière d’Ovidé: le féminisme radicale (antisex) et le féminisme postmoderne (prosex). Le féminisme radical prône une révolution pour aboutir à l’égalité et proscrit la prostitution, quand le féminisme prosex voit la prostitution comme une activité à légaliser et la sexualité un moyen d’inverser les rapports de dominance, le sexe serait un moyen de lutte pour l’égalité.

Dans son documentaire A quoi rêvent les jeunes filles ? Ovidie revient sur sa vision de la pornographie comme instrument de libération. En effet, elle constate que la pornographie et ses codes se sont banalisés et ont transformé en profondeur la sexualité de la génération « youporn ». Elle y interview Clarence, qui alimente la pouletroprique, un site qui parle sexualité et sexisme et en retient un phrase qui pourrait résumer son film

 « On doit absolument être à l’aise avec sa sexualité et être parfaitement épanouie, avoir eu de multiples partenaires… mais pas trop, sinon le spectre de la salope nous attend au tournant. […] Donc t’es censée adorer la sexualité et avoir un rapport très sain avec et être hyper à l’aise et bien dans ta culotte, et en même temps faut quand même que tu gardes une part de maman parce que sinon il ne reste que la pute ».

La pornographie serait devenu un produit de consommation de masse faisant des acteurs des objets consommables. Accessible de plus en plus tôt son influence est de plus en plus insidieuse sur les comportements sexuels et humains. En effet, Ovidie raconte que nombreuses actrices X se font harcelées par des jeunes de 12-15 ans qui les ont vu sur des tubes. Pour elle la pornographie a fait retour arrière,  « lorsque le féminisme invitait les femmes à se dénuder, c’était pour s’affranchir du jugement social et non pour attendre son approbation ».

Après ce documentaire Ovidie a réalisé une grande enquête sur les tubes, ces sites hébergeurs de pornos en streaming accessibles à tous. Dans Pornocratie, elle explique que les Tubes représentent maintenant 95% de l’activité du porno ont mis en faillite nombreuses boites de productions, précariser massivement le milieu du porno et dégrader les pratiques.

Parmi les millions de vidéos hébergées, une très vaste quantité est piratée, illégale et postée sans consentement. Ceci pose naturellement des violations du droit d’auteur et du droit à l’image, mais aussi les phénomènes de revenge porn, de vidéos pornographiques prises et

postées à l’insu des personnes concernées et de l’absence du droit à l’oubli qui est particulièrement important dans la profession.

Ovidie se débat pour que les pouvoirs publiques légifèrent et interdisent ces tubes et se révolte face à l’impunité qui subsistent. En effet les sites hébergeurs n’accusent aucun coût de production et participent à la paupérisation du milieu.

Le débat au TNBA aura confirmé l’aspect « subversif » qu’on donne au porno, un sujet pris avec des pincettes, comme une vitrine que l’on observe de loin sans sentiment d’implication.

Hortense Lugand

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